Ce matin, je tombe (rassurez vous, je ne me suis pas fait mal...) sur un
entrefilet d'
Embruns titré
"Je
suis ultra-libéral". Bon, pour résumer, il a fait un test
ici, et il donne le
résultat.
Le "test" est très simple : 20 affirmations et 3 réponses possibles (Tout à fait d'accord, plutôt d'accord, pas d'accord). J'ai fait ce "test" pour savoir si, moi aussi, j'étais un
libéral
qui s'ignorait... mais avant de répondre bêtement, j'ai lu les questions. Et, mon dieu que j'ai été surpris, sous couvert de liberté, on cherche à vous faire tomber dans les pires pièges du
libéralisme, en particulier sa variante économique.
Voici donc les
affirmations du test et quelques commentaires explicatifs :
La mondialisation est une chance que nous devons saisir :
J'imagine que la question fait référence à la mondialisation des échanges commerciaux. Si mondialisation il y a c'est sûrement parce que, ces 40 dernières années, les moyens de transport des
marchandises se sont améliorés et que le coût de ce transport a diminué en %. C'est ce qui nous permet entre autre d'avoir des fraises chiliennes en plein hiver dans nos hypermarchés pour "pas
cher".
Le transport à faible coût étant disponible, les entreprises "occidentales" n'ont pas hésité à délocaliser leur production dans des pays à faibles coûts de main d'oeuvre (et éloignés des lieux de
vente), pour augmenter leurs profits. Mais le fait est que, en dehors de la possibilité de consommer plus,
la mondialisation n'a rien apporté à la France ou à l'Europe. Elle n'a pas fait
diminuer les prix et elle a fait disparaître des emplois, notamment dans l'industrie. En revanche, elle a fait exploser les profits des entreprises et les revenus de leurs gros actionnaires. De
plus, elle permet aujourd'hui encore à certains politiciens de justifier la disparition de choses comme la protection sociale, le droit du travail ou l'assurance chômage au nom de la
compétitivité.
A n'en pas douter, l'augmentation inéluctable des prix du pétrole va faire exploser les coûts de transport. La mondialisation n'est donc pas une chance que nous devons saisir, mais
un mal dont
nous devons apprendre à nous passer. (Fini les fraises chiliennes...)
Plus il y a de concurrence, plus les prix sont bas et les clients choyés :
C'est vrai... tant que la concurrence dure ! Mais le capitalisme (qui n'a rien à voir avec le libéralisme) n'aime pas les faibles. Même dans un contexte protégé (par des barrières
douanières, par exemple), les entreprises n'ayant pas assez de clients, des coûts de production trop élevés ou des prix de ventes trop bas ou une mauvaise gestion, toutes ces entreprises
disparaissent ou bien sont absorbées par leurs concurrents. En effet, dans un secteur concurrentiel, la taille compte : plus on est gros, moins on court de risques de se planter.
Donc,
de manière "naturelle", la concurrence tue la concurrence. Et une fois cette extrême concurrence disparue, on se retrouve dans des situations d'oligopole (la téléphonie mobile en
France) ou de monopole. Les prix n'ont plus aucune raison de baisser, ils vont même augmenter (pour augmenter les profits) et les clients n'ont plus aucune raison d'être choyés (puisqu'ils n'ont
plus réellement de choix). Les entreprises restantes peuvent même s'entendre pour se partager le marché et garder chacune un point d'équilibre pour assurer leurs profits.
Il vaudrait mieux baisser les charges des entreprises que leur allouer des subventions.
Cette affirmation contient un piège... car elle oublie un élément essentiel. Mais d'abord, analysons l'affirmation : selon elle, imposer une entreprise d'un coté pour lui redonner l'argent plus
tard sous forme d'aide est idiot, inutile, contre-productif, choisissez votre mot ! Et je suis assez d'accord avec ça.
Mais l'élément essentiel est que l'impôt n'est pas une charge. L'impôt, le si vilain impôt que tout le monde devrait payer, sert à financer les "services publics" dont même les entreprises
profitent. Ces "services publics" sont les routes, autoroutes, éclairages publics, voies de chemin de fer, services de police et autres petites choses que les libéraux considèrent sûrement comme
négligeables.
Les entreprises, de par leur qualité de "personnes morales", ont
le devoir de participer à la vie du pays dans lequel elles sont installées, et doivent donc payer un impôt sur les revenus
qu'elles génèrent, notamment parce qu'elles profitent des équipements et services mis en place par l'état.
Savoir ensuite si une baisse de l'impôt sur les sociétés est nécessaire est une autre question, inutile de tout mélanger.
Taxis, coiffeurs, notaires… nous aurions tout à gagner si ces professions étaient moins réglementées.
Euh... Peut être pour les coiffeurs, mais pour les taxis et notaires, rien n'est moins sur. En effet, les tarifs des taxis sont fixés par arrété prefectoral et ceux des notaires (pour ce qui
concerne sa qualité d'officier public) sont fixés par l'état et sont reversés aux Trésor Public. Donc, simplement avoir plus de taxis ou plus de notaires ne fera pas baisser leurs tarifs, donc...
cette affirmation est bête (pour ne pas dire autre chose)
Les niches fiscales sont des privilèges qu'il faudrait supprimer.
Dans la tête de beaucoup de monde, une niche fiscale c'est un cadeau aux riches. Il n'y a rien de plus faux. Une niche fiscale (appelée dépense fiscale en langage d'état), c'est un moyen qui permet
de payer moins d'impôts lorsque certaines conditions sont réunies, et cela concerne tout le monde.
La Prime pour l'emploi, par exemple, qui ne concerne pas les "riches", est une niche fiscale. Donc, l'idée de supprimer TOUTES les niches fiscales est une aberration, puisqu'elles servent aussi,
dans certains cas, à diminuer les impôts des moins riches et à la redistribution des richesses.
Avant de demander la suppression totale des niches, il faudrait savoir de quoi on parle... Il faut étudier les effets des dépenses fiscales sur l'économie et supprimer celles qui sont réellement
des cadeaux à des gens qui n'ont pas besoin de réductions (voir ci-dessous).
L'impôt devrait être proportionnel aux revenus de chacun.
Ça, c'est un truc vraiment libéral.
L'impôt proportionnel (appelé
Flat Tax dans les pays anglo-saxons) est une imposition purement égalitaire ; tout le monde paye le même
pourcentage de ses revenus en impôt. Il s'oppose à
l'impôt progressif, qu'on peut résumer par "plus tu gagnes, plus tu payes", qui est utilisé dans la plupart des pays occidentaux, France et
États-Unis inclus.
Imaginons deux célibataires qui gagnent respectivement 12.000€ (SMIC sur 12 mois) et 120.000€ par an (le second, c'est Jérome Kerviel...).
Avec un impôt proportionnel fixé à 25% (taux de la Lettonie), ils payeront respectivement 3.000 et 30.000€ d'impôt sur le revenu.
Avec un impôt progressif (taux France, calcul effectué sur le site impots.gouv.fr), l'impôt payé sera de 0 € pour le premier et de 31000 € pour le second.
L'impôt proportionnel que les libéraux tentent de nous vendre parait plus juste puisqu'il crée une réelle égalité devant l'impôt. Pourtant, dans ce cas, la différence se ressent sur les plus bas
salaires, donc sur la majorité de la population. Sous couvert d'égalité de droit, on arriverait peut être à une inégalité de fait.
Il est à noter que plus les revenus sont importants plus la différence entre les deux impôts est notable. Par exemple, un gros revenu déclaré de 500.000 € payerait 125.000€ avec l'impôt
proportionnel à 25% et 182.000€ en impôt progressif (Taux France 2008). Un impôt proportionnel priverait à la fois l'état et l'économie de revenus, que les investissements des plus riches ne
compenseraient pas, compte tenu de la tendance qu'ils ont à épargner plutôt qu'à consommer. A l'inverse, les plus faibles revenus seraient encore plus en danger.
On peut aussi remarquer que, même en payant 182.000€ d'impôt sur le revenu, le célibataire qui gagnait 500.000€
garde 318.000€ pour lui, ce qui n'est pas si mal pour se nourrir, se loger et
se vétir... alors que le smicard à 12.000, même en ne payant pas d'impôts, n'a que 12.000 € pour faire la même chose. Qui est donc le plus à plaindre aujourd'hui ?
Ceux qui le souhaitent devraient pouvoir travailler librement le dimanche.
Alors là, je suis entièrement d'accord. Mais
il faut bien insister sur le "ceux qui le souhaitent"... Et nous savons tous qu'un salarié pourrait difficilement refuser à son employeur d'être
"volontaire", sous peine de...
En fait, on est dans le cas typique d'une affirmation positive (la liberté de choix) qui cache une contrainte négative. L'idée n'est pas que les salariés qui le souhaitent puissent travailler le
dimanche, puisque c'est déjà le cas dans les magasins qui ouvrent exceptionnellement le dimanche, mais bien
d'autoriser TOUTES les entreprises à pouvoir ouvrir tous les dimanche.
Transformer le dimanche en journée comme les autres, c'est éliminer du même coup la justification d'une rémunération majorée. Il n'y aurait dans ce cas plus aucun intérêt pour les salariés à
travailler le dimanche, alors que les contraintes resteront (par exemple celle des enfants, qui n'ont pas d'école le dimanche). Il faut donc que les autorisations de travail le dimanche reste
l'exception.
Le code du travail doit être simplifié et les contrats négociés plus librement.
Code du travail simplifié, ça me parle : actuellement, le dit code prévoit 41 types de contrats de travail différents (le dernier ayant été rajouté par le gouvernement Fillon), alors que 2
suffiraient largement. Le CDD et le CDI !
Quant à la libre négociation des contrats, elle existe déjà dans les faits et dans le droit. Lisez
ceci par exemple ; il y a un tas d'éléments qui doivent figurer dans un contrat
de travail, mais rien ne dit que le contenu de ces éléments n'est pas négociable.
Par exemple, le salaire ou la clause d'objectifs à réaliser sont des éléments aisément négociables entre les deux parties, et cela se pratique couramment. Alors, pourquoi vouloir pouvoir "négocier
plus librement" ?
Parce que, en France,
un employeur ne peut pas licencier sans motif valable sauf à se retrouver devant un conseil de prud'hommes peu après le licenciement.
Un code du travail simplifié et des contrats librement négociés (comme un contrat de vente, par exemple), supposerait que les licenciements ne seraient plus liés à un motif, mais à une volonté,
celle de l'employeur. Des contrats qui ne relèveraient pas du droit du travail, comme c'est le cas aux États-Unis par exemple, pourraient être rompus du jour au lendemain, sans préavis ni
indemnités autres que celle négociées auparavant.
Il va sans dire que cela supprimerait la totalité de la maigre protection dont les salariés disposent, notamment en matière de protection contre les discriminations ou le harcelement sexuel.
Les syndicats devraient défendre les salariés des PME autant que les fonctionnaires.
Salauds de syndicalistes qui ne défendent que ses fainéants de fonctionnaires en oubliant les salariés des PME qui se lèvent tôt...
Vous comprenez le message ?
Il est important de savoir que, au 19e siècle, dans des pays comme les Etats-Unis ou l'Empire Britannique, les syndicats étaient interdits car ils représentaient une association illégale nuisible à
la liberté du marché au même titre que les ententes entre les entreprises. Encore un exemple de ce qu'on peut faire comme dégats au nom de la "liberté".
Chacun doit pouvoir circuler et travailler librement dans toute l'Union Européenne.
Comme c'est déjà le cas aujourd'hui (avec des exceptions pour les plus récents pays adhérents), je me suis demandé pourquoi cette affirmation était là.
Et il faut noter que l'affirmation ne parle pas spécifiquement des ressortissants des pays de l'Union, mais bien de tout le monde. Une manière "correcte" de dire que les immigrants d'un pays (par
exemple, la France) doivent pouvoir être relocalisés en Roumanie, si le besoin s'en fait sentir ? Ou de réclamer à mots couverts la possibilité de délocaliser dans l'Union des entreprises sans que
personne et surtout pas les gouvernements, ne s'en mêle ?
Bon, nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui, sinon je risque de vous ennuyer. Rendez vous dans la deuxième partie de ce billet, dans lequel je détallerais mes réflexions sur les 10 dernières
affirmations du test "Êtes-vous un libéral qui s'ignore ?".
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