Les héros sont fatigués !

Publié le par Didier B

Ishmael Beah, ambassadeur de l’UNICEF et auteur à succès est-il un menteur ? Son histoire poignante n’est-elle qu’une simple œuvre de fiction ?

C’est la question qui se pose depuis que le quotidien australien « The Australian » a publié les résultats d’une enquête réalisée au Sierra Leone, sur les lieux même ou l’histoire d’Ishmael Beah est censée se dérouler.

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Ishmael Beah
, né en 1980, raconte sa vie d’enfant soldat dans les rangs de l’armée gouvernementale du Sierra Leone dans son livre témoignage « Le chemin parcouru », paru récemment en France.

 

Cette vie de tueur, abruti par la drogue et par les films de Rambo, cette expérience horrible et incroyable lui vaut aujourd’hui d’être ambassadeur de l’UNICEF dans le monde. Il est devenu le porte-parole de tous ces enfants qu’on arme et qu’on envoie mourir au nom d’une cause qui n’est pas la leur parce qu’ils sont plus facile à manipuler que les adultes.

 

Son auteur interviewé par TF1, encensé par la critique, le livre promet d’être un beau succès.

 




Deux calendriers différents.

 

Mais, parfois, un petit grain de sable vient gripper une belle mécanique. C’est un peu ce qui arrive aujourd’hui au jeune auteur et a son éditeur.

 

Tout commence quand Bob Lloyd, un ingénieur australien envoyé au Sierra Leone pour y gérer la mine de titane ou le père d’Ishmael Beah travaillait, pense avoir retrouvé le dit père. Bob Lloyd et sa femme sont des admirateurs du livre et ils contactent donc son éditeur, pensant pouvoir réunir père et fils.

Accueillis par l’éditeur de manière hostile et ne comprenant pas pourquoi, ils se tournent alors vers les medias, ne pensant qu’au bien de la famille séparée.

 

Si il s’avérera que l’homme retrouvé n’était pas le père d’Ishmael, le couple va cependant découvrir, à l’aide des habitants de la zone, que les dates données dans le livre ne correspondent pas avec la réalité. L’enquête de « The Australian » révélera la même chose et peut être un peu plus.

 

Selon Ishmael Beah, l’attaque des rebelles sur sa ville et sa région natale a eu lieu en Janvier 1993. De 1993 à 1996, il est, toujours selon son récit, successivement réfugié pendant 9 à 10 mois puis enrôlé pendant 2 ans dans l’armée gouvernementale. C’est en Janvier 1996 qu’il est pris en charge par une organisation humanitaire liée à l’UNICEF.

Selon l’enquête de « The Australian » publiée le 19 Janvier 2008, l’attaque des rebelles mentionnée dans le livre a eu lieu en Janvier 1995. Cette date est confirmée, selon le journal, par de nombreux documents publiés depuis, ainsi que par les archives de la mine. Cette date est aussi disponible sur le web grâce à une simple recherche Google. De plus, selon un des témoins, son ancien instituteur, Ishmael était à l’école en 1993 et 1994.

Il y a donc une différence de 2 ans entre l’histoire d’Ishmael et les témoignages, et si son récit de sa vie de réfugié est exact, Ishmael n’a donc pas passé plus de 3 mois dans l’armée.

 

A mesure que l’enquête avance, d’autres éléments obscurs apparaissent. Dans un article du 21 Janvier, « The Australian » cite ainsi un travailleur humanitaire de Freetown qui remet en cause la réalité d’une bagarre entre deux groupes d’enfants-soldats, qui aurait causé la mort de 6 d’entre eux, et citée dans le libre de Beah.

 

Aujourd’hui, 25 Janvier 2008, c’est un ancien enfant soldat, Kabba Williams, depuis devenu étudiant et militant des droits de l’homme au Sierra Leone, qui s’interroge publiquement sur la véracité du récit d’Ishmael Beah.

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Une légitimité en question.

 

Alors, 1993 ou 1995 ? 3 mois ou 2 ans ? Ishmael a sûrement vécu des moments extrêmement difficiles, quelque soit leur durée ou leur date de départ. Et, comme le fait remarquer Laura Simms, l’américaine qui l’a recueillit aux Etats-Unis, un enfant qui vit de tels événements peut commettre des erreurs dans les dates ; il ne se promène pas avec un calendrier sur lui…

 

On peut certainement admettre une erreur, même si elle jette un voile d’ombre sur le supplice d’Ishmael Beah. 
Mais si cette partie au combien importante du livre est fausse, on peut légitemement s'interroger sur l'authenticité du reste du récit.

A propos de légitimité, on pourrait aussi se demander quelle est celle d'Ishmael Beah pour représenter qui que ce soit, si son récit s'averrait inventé. L’UNICEF a-t-elle besoin d’un ambassadeur sans légitimité ?

 

Un cas isolé ?

 

Les ouvrages témoignages sont un genre littéraire en pleine expansion. Leur attrait pour le public tient au fait que l’histoire racontée est celle de l’auteur, telle qu’il s’en souvient, et seule leur véracité les rend attractifs. Il n’est pas sur que, publiés comme des ouvrages de fiction, ils trouvent un public.

« Le Chemin Parcouru » s’est déjà vendu a plus de 650.000 exemplaires aux Etats-Unis, et vient d’être édité en Europe. Pour les éditeurs, un tel score représente de gros bénéfices, et ils n’ont pas du tout intérêt à ce qu’on découvre que l’histoire n’est pas totalement vraie, ou pas du tout.

 

Le monde littéraire a eu à connaître récemment des cas de livres présentés comme des témoignages qui n’étaient au final que de simples fictions. Dans tous les cas, les éditeurs auraient pu, très simplement, vérifier la véracité des faits, mais jugent la plupart du temps que ce n’est pas de leur ressort.
« Le chemin parcouru » d’Ishmael Beah viendra-t-il s’ajouter à cette liste ?

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Norma Khouri est l’auteur de « Forbidden Love », un ouvrage se déroulant en Jordanie entre 1993 et 1995, et où l’auteur raconte l’histoire de sa meilleure amie, assassinée par son père pour avoir osé aimer un catholique…


Présenté comme un témoignage, ce livre s’avérera être un canular ; Pendant la période ou sont censés se dérouler les événements, l’auteur vivait à Chicago, avec son mari. C’est une avocate jordanienne, Amal al-Sabbagh qui, s’étonnant de certaines inexactitudes dans la description d’Amman, découvrit le pot aux roses et entraîna un journaliste australien à enquêter plus en profondeur.

Source: Sydney Morning Herald


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James Frey est l’auteur de “A Million Little Pieces”, un témoignage sur sa vie de criminel, drogué et alcoolique et sur ses efforts pour sortir de la spirale infernale.


 Une simple enquête d’un site Internet « TheSmokinggun.com » révélera que le passé criminel de James Frey est une pure invention. De plus, l’auteur admettra avoir « embelli » certaines parties de sa vie, notamment son passé de toxicomane.


Oprah Winfrey, papesse des talk-show aux Etats-Unis, qui avait conseillé la lecture du livre, reviendra sur cette affaire, et fera admettre à l’auteur ses falsifications dans une de ses émissions.

Source : TheSmokingGun, Oprah Winfrey

 

 

Sources générales :

The Australian, Africa’s War Child, l’article qui a déclenché la controverse, 19/01/08

The Australian, Web of facts unravel child soldier’s tale, mise à jour de l’enquête, 21/01/08

The Book Standard, Ishmael Beah speaks out, déclaration de l’auteur 23/01/08

The Australian, Child soldier questions Beah’s tale, 25/01/08

Publié dans Littérature

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